Frédéric Samama est auteur de L'énigme de l'inaction climatique et pionnier de la finance verte et alors que nous vivons un de ces épisodes de canicule aujourd'hui, il m'a semblé essentiel d'essayer de comprendre pourquoi nous savons depuis 70 ans et nous ne faisons rien.
En 2009, il a monté le premier centre de recherche mondial sur la finance et le climat, lancé les premiers indices low carbone et créé la première coalition d'investisseurs à la COP21. Et pourtant, son livre ne parle pas de finance. Il parle de cerveau, d'histoire, de philosophie et d'une question qui l'obsède depuis cinq ans : pourquoi, sur un problème que tout le monde connaît, que l'on a créé, et qui nous menace en tant qu'espèce, on n'arrive pas à bouger ?
Dans cet épisode, nous parlons de neurosciences cognitives, d'inférence bayésienne, de moments fromages dans l'histoire de l'humanité, et du lien entre capitalisme, néolibéralisme et perte de nos réflexes moraux. J'ai questionné Frédéric sur l'overview effect des astronautes, sur Lévinas et la philosophie du visage, sur Jean Cavaillès et la résistance, et sur ce que tout ça dit de notre capacité à réinventer nos représentations du monde face à l'urgence climatique.
Citations marquantes
"Sur un problème où tout le monde est au courant, qu'on a créé, et qui nous menace en tant qu'espèce — pourquoi diable, on n'arrive pas à se mettre en mouvement ?" (0:29:00)
"Le capitalisme, c'est comment tu fais vivre des gens ensemble en dehors de règles morales et religieuses. Et maintenant qu'on fait face à un défi moral, qui est le défi du climat, on ne sait plus faire." (0:19:30)
"Face à l'enjeu moral, c'est l'action qui doit prévaloir — et pas la réflexion de est-ce qu'on est optimiste, négatif, et ainsi de suite." (1:06:44)
"On a voulu détendre le lien social. En cas de problème, il n'y a plus personne, et donc il n'y a plus de devoir — on ne demande que des droits." (0:26:30)
"Le climat, ce n'est plus seulement la plus grosse menace. C'est aussi la plus belle opportunité de réapprendre à vivre ensemble, nous, les 8 milliards de personnes sur Terre." (1:12:00)
Big Ideas
1. Notre cerveau construit des modèles à partir de signaux — et s'y enferme L'inférence bayésienne selon Stanislas Dehaene : le cerveau observe des signaux et fabrique des lois du monde. Agassi qui lit le service de Becker, le bébé qui comprend la gravité, le rat dans le labyrinthe — tous fonctionnent pareil. Le problème : une fois le modèle établi, on arrête de le mettre à jour. On entre en surconfiance. C'est exactement ce qui se passe avec le climat : on sait, mais on ne change pas de modèle. (0:02:37)
2. L'histoire humaine s'est organisée autour de "moments fromages" — et le climat en exige un nouveau Deux grandes ruptures : l'agriculture et la science moderne (accès aux ressources naturelles), puis le néolibéralisme (accès aux ressources humaines mondiales). À chaque fois, l'humanité a réorganisé ses représentations. Le climat est la première fois qu'on nous demande de limiter l'accès aux ressources — un défi sans précédent pour des cerveaux conditionnés à l'expansion. (0:07:43)
3. Le capitalisme a délibérément mis la morale hors jeu Au XVIIe siècle, la grande question était : comment faire vivre des gens ensemble sans passer par la morale ou la religion, qui créent des guerres ? La réponse : l'intérêt personnel. Adam Smith, Montesquieu, Hirschman ont construit un système où l'égoïsme profite à la société. Ça a marché. Mais le climat est un problème moral (les plus faibles meurent en premier) — et on n'a plus les réflexes pour ça. (0:14:55)
4. L'overview effect comme signal de bascule possible Les astronautes dans l'espace deviennent poètes. Ils voient la planète fragile, belle, vivante. Frédéric propose ces trois perceptions comme signal capable de réécrire nos représentations. La fragilité déclenche la responsabilité (Lévinas). La beauté prépare à la morale (Kant). Le vivant nous réintègre dans la nature après des siècles d'extraction. Pas un programme politique — une hypothèse sur comment les cerveaux humains peuvent changer. (0:39:00)
5. Face à un enjeu moral, la question n'est plus l'espoir — c'est l'action Jean Cavaillès, philosophe-mathématicien résistant, incarne la réponse. En mai 1941, zéro espoir objectif. Et pourtant il agit — parce que face à un enjeu moral, la question n'est plus "quelle est la probabilité ?" mais "quelle est mon obligation ?". C'est la même logique que d'appeler les pompiers pour quelqu'un qui fait une crise cardiaque dont on sait qu'elle sera fatale. On agit. Pas parce qu'on espère, mais parce qu'on doit. (1:04:06)
Questions posées
Qu'est-ce que l'anecdote d'Agassi et Becker révèle sur le fonctionnement du cerveau humain ?
Quels sont les grands "moments fromages" de l'histoire de l'humanité, et où en sommes-nous aujourd'hui ?
Comment définirais-tu le capitalisme à son origine — et en quoi diffère-t-il du néolibéralisme ?
Pourquoi le néolibéralisme a-t-il dissous le lien social, et quelles en sont les conséquences concrètes ?
Sur un problème aussi connu et aussi grave que le climat, pourquoi l'humanité n'arrive-t-elle pas à se mettre en mouvement ?
Qu'est-ce que l'inférence bayésienne nous apprend sur notre incapacité à mettre à jour nos modèles face au climat ?
Qu'est-ce que les astronautes et l'overview effect peuvent nous apprendre sur comment changer nos représentations collectives ?
Comment Lévinas et Kant peuvent-ils nous aider à repenser notre rapport au problème climatique ?
Qui était Jean Cavaillès, et pourquoi son histoire est-elle une réponse au problème de l'inaction ?
Si le signal qui change nos représentations n'est pas encore arrivé, qu'est-ce qui pourrait en tenir lieu à l'échelle de nos sociétés ?
Références citées
Personnes et penseurs
Stanislas Dehaene — chaire de sciences cognitives, Collège de France (0:04:00)
André Agassi / Boris Becker — anecdote du service et de la langue (0:02:37)
Max Weber — thèse sur la naissance du capitalisme (0:13:00)
Albert Hirschman — économiste, auteur sur l'origine du capitalisme (0:13:00)
Marcel Enaf — sur le commerce pré-capitaliste (0:17:29)
Machiavel, Spinoza, Galilée, Montesquieu, Adam Smith — généalogie du capitalisme (0:15:25)
Milton Friedman — article dans le New York Times sur le néolibéralisme (0:19:54)
Emmanuel Lévinas — philosophe lituanien, "le visage d'autrui" et l'éthique (0:42:44)
Emmanuel Kant — la beauté, le désintérêt et la morale (0:44:30)
Michel Serres — "on mesure l'ampleur d'un problème à la durée qu'il a mise à se former" (0:33:34)
Robin Dunbar — nombre de 150, limite de coordination des groupes humains (0:34:22)
Hannah Arendt et Karl Polanyi — fascisme comme réaction au libéralisme du XIXe siècle (1:07:50)
Henri Bergson — envoyé aux États-Unis pour convaincre Wilson d'entrer en guerre (0:53:43)
Président Wilson — discours d'entrée en guerre au nom de valeurs morales, 1917 (0:54:30)
Jean Cavaillès — philosophe-mathématicien résistant, fusillé (1:02:11)
Raymond Aron — "Si Jean Cavaillès avait vécu, j'aurais dit moins de bêtises" (1:04:06)
Pierre Brossolette, Jean Moulin — résistants évoqués en parallèle (1:05:00)
Concepts et événements
Inférence bayésienne — mécanisme cognitif de construction de modèles (0:47:50)
Overview effect — phénomène de bascule perceptuelle chez les astronautes (0:39:30)
Théorie des "moments fromages" — concept central du livre (0:07:43)
Bulle des tulipes — première crise financière spéculative, XVIIe siècle (0:50:23)
COP21 — coalition d'investisseurs créée par Frédéric (0:27:33)
Passage à l'an 2000 (bug Y2K) — contre-exemple de mobilisation rapide (0:30:00)
Protocole de Montréal / couche d'ozone — résolu en 18 mois (0:51:43)
Timestamps clés
00:00 Introduction — Et si on se réjouissait à nouveau du futur ? Gregory présente Frédéric Semama, pionnier de la finance verte et auteur de L'énigme de l'inaction climatique. 02:37 L'anecdote Agassi / Becker Comment Agassi a découvert le code du service de Becker en s'asseyant dans la foule — et ce que ça révèle sur le cerveau humain. 04:00 Comment le cerveau construit ses modèles du monde Stanislas Dehaene au Collège de France : inférence bayésienne, le bébé, le rat dans le labyrinthe. 07:43 Les "moments fromages" de l'histoire humaine Agriculture, science moderne, néolibéralisme : trois grandes ruptures où l'humanité a réorganisé ses représentations pour accéder à de nouvelles ressources. 13:00 L'origine du capitalisme — bien au-delà de l'argent Comment le capitalisme est né comme solution à la guerre de religion : faire vivre des gens ensemble sans morale ni religion. 20:56 Tout le monde veut un village mais personne ne veut être villageois La concierge qui sauve Frédéric pendant le Covid — et le choc quand il essaie de la remercier avec des cadeaux. 27:00 Pourquoi on n'agit pas sur le climat Trois raisons structurelles : c'est la première limite à l'accès aux ressources, il n'y a pas de signal à hauteur du problème, et nos modèles sont inadaptés. 36:22 La bulle sociétale — on peut savoir et continuer quand même De la bulle internet à la bulle des tulipes : le mécanisme d'enfermement conscient à l'échelle d'une planète. 39:00 L'overview effect — les astronautes comme piste de bascule Fragile, belle, vivante : les trois perceptions que les astronautes rapportent de l'espace — et ce qu'elles activent dans le cerveau. 42:44 Lévinas : le visage d'autrui comme début de l'éthique Quand voir la fragilité de l'autre nous oblige à agir au-delà de notre instinct de conservation. 52:07 La couche d'ozone vs le climat En 18 mois, tous les pays du monde se sont mis d'accord. Qu'est-ce qui est fondamentalement différent avec le climat ? 53:43 Bergson à la Maison-Blanche La France envoie le philosophe Henri Bergson convaincre Wilson d'entrer en guerre. Il réussit. Ce que ça dit du pouvoir des valeurs morales en politique. 1:00:14 Je ne cherche pas à avoir de l'espoir Frédéric explique pourquoi la question n'est pas l'espoir — avec mai 1941 comme exemple. 1:02:11 Jean Cavaillès — le héros oublié de la résistance Fils de militaire, philosophe-mathématicien, major de Normale Sup tout seul. Et résistant. Fusillé dans une fosse commune. 1:06:29 La crise cardiaque et l'obligation morale "La probabilité que tu survives est nulle. Et pourtant, tu vas tout faire pour me sauver." Ce que ça dit du rapport entre morale et action. 1:14:54 La solution concrète : recommencer à regarder le vivant Pourquoi enseigner la vie des animaux et des plantes à l'école changerait plus de choses que n'importe quelle taxe carbone.
Suggestion d'autres épisodes à écouter :
#286 Le cynisme politique face à l'urgence climatique? avec Fabrice Nicolino (https://audmns.com/SHnNoJp)
#292 Les enjeux de la géopolitique climatique avec David Djaiz (https://audmns.com/BoZGVQa)
#178 Les technologies vont-elles nous permettre de faire face au défi climatique? avec Philippe Bihouix (https://audmns.com/ktZSlzb)
Hébergé par Audiomeans. Visitez audiomeans.fr/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.